Adoptants (gays) en colère : lettre ouverte au Président de la République

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Monsieur le Président de la République Française,

Tout en moi me pousse à croire que je ne devrais pas écrire cette lettre, qu’elle est déjà et restera morte, comme tant d’autres cris de détresse ou de colère qui doivent, sans nul doute, gonfler les sacs déposés tous les matins au service courrier de l’Elysée ou qui inondent les boites email de vos ministres et collaborateurs.

L’envie de vous écrire, si elle me narguait depuis quelques semaines, n’est devenue nécessité qu’hier, à l’heure où, comme tous les matins, je me préparais pour ma journée de travail en écoutant France Inter. “Une tribune demande au président de faire de la protection de l’enfance une grande cause nationale !” annonçait le journaliste.

Je l’avoue, j’ai soupiré. Puis, j’ai décidé de m’exprimer.

Voyez-vous, Monsieur le Président, je vis depuis plusieurs semaines avec une certaine colère, non, une rage face à l’ubuesque situation dans laquelle mon mari et moi nous trouvons – oui, je suis un homme marié à un autre homme, mais ceci ne devrait n’être qu’un détail pour le sujet qui nous intéresse.

Mon mari et moi avons tous les deux 48 ans. Nous habitons dans la banlieue de Lille, jouissons d’une situation confortable et sommes propriétaires de notre maison.

Il y a maintenant deux mois, après un long et fastidieux processus de 19 mois (soit 10 de plus que ce que la loi recommande), nous avons reçu un agrément pour pouvoir adopter jusque deux enfants.

Notre préférence s’est portée sur des enfants pupilles de l’état, âgés de 6 à 11 ans – soit “à particularité”, selon le jargon de l’Aide Sociale à l’Enfance – et ce, au vu de notre âge et parce que nous n’avions aucune velléité à élever un nourrisson. De plus, les statistiques montraient que bien qu’un très grand nombre d’enfants placés en famille d’accueil et adoptables aient dépassé l’âge de cinq ans, peu de familles adoptantes souhaitaient les accueillir. Ceci nous avait conforté dans notre choix.

Je ne vous ferai pas l’affront de détailler le paysage social de notre région ; vous savez combien la misère, la maltraitance et la violence sont monnaie courante. Les différentes réunions et conversations avec les fonctionnaires de l’ASE nous avaient d’ailleurs peint une réalité encore plus sombre que celle que nous avions initialement imaginée.

Une fois l’agrément reçu, nous nous attendions à ce que notre dossier entre dans “le système” et que celui-ci identifie un ou plusieurs pupilles aux besoins desquels nous correspondrions, incitant alors le Conseil de Famille à analyser cette possibilité.

Quelle ne fut pas notre surprise que de découvrir qu’il n’en était rien !

Certes, notre agrément a rejoint une armoire et semble-t-il une base de données, mais il nous apparaît aujourd’hui que rien n’en ressortira.

Pourquoi ?

Parce que les services de l’état eux-mêmes avouent être débordés.

Parce que les assistant-e-s sociales avec qui nous avons eu contact s’avouent à bout, désemparés face à la tâche qui leur incombe, désespérés face au manque de moyen, exaspérés face aux demandes de leur hiérarchie qui les poussent à traiter des dossiers plutôt que de penser à l’enfant.

Ainsi, les services sociaux, vos services, Monsieur le Président, quand ils ne sont pas désertés pour cause de Burn Out, ne traitent que les urgences, laissent les enfants “qui ne font pas de bruit” dans les familles d’accueil plutôt que de les préparer à l’adoption. On essaye de caser les bébés, les plus jeunes. Les autres, on ne les prépare pas. “Pas le temps, et puis pas de famille pour les adopter de toute façon.”

Et puis, ajoute-t-on, sous couvert d’anonymat, “l’adoption par un couple homo, dans le département du Nord, ça ne s’est jamais vu !”. On finit même par nous conseiller “d’aller voir dans d’autres départements”, qui seraient “plus ouverts” à notre “situation” ou “mieux équipés” pour traiter l’adoption d’enfants plus âgés. Le récent scandale de Seine-Maritime n’ajoute rien de positif, bien évidemment…

Que sommes-nous censés penser de tout ceci ? Comment sommes-nous censés réagir ?

À l’heure où l’informatique permet d’accélérer un nombre incalculable de démarches, où les données sont désormais accessibles en temps réel, sommes-nous supposés envoyer 95 copies de notre agrément et espérer qu’un département, quelque part, sera sensible à notre dossier ?

Je vous le demande, Monsieur le Président, comment ne pas ressentir une profonde injustice, une sourde rage à l’idée que nous sommes là, prêts à accueillir un ou plusieurs enfants, que nous en avons l’autorisation, qu’il y a probablement plusieurs pupilles qui n’attendent que cela à quelques kilomètres, mais que le système actuel ou tout du moins la situation dans le département du Nord ne nous permettra probablement jamais de nous rencontrer ?

Il existe déjà, dans plusieurs pays, des bases de données centralisées qui sont en mesure, dès qu’une nouvelle famille est agréée, d’identifier en temps réel, des enfants aux besoins desquels elle pourrait correspondre.

Car c’est bien de cela qu’il s’agit : du bien de l’enfant.

Je ne vous demande pas de “régler ma situation”, Monsieur le Président. Ce serait fort égoïste de ma part. Non, je vous demande de regarder en face la réalité de l’Aide Sociale à l’Enfance dans notre pays, d’entendre les appels au secours des assistant-e-s sociales, de leur donner le temps, les ressources nécessaires pour prendre en compte la sécurité et le besoin de l’enfant. Et si, ce faisant, l’état pouvait imaginer un système facilitant, voire accélérant, la correspondance entre futurs adoptants et futurs adoptés, quelque soit l’âge, la particularité de l’enfant, quelque soit le “profil” des parents, je suis convaincu que vous seriez alors responsable du bonheur de bon nombre de nouvelles familles.

Vous remerciant par avance de l’attention que voudrez bien porter à cette lettre, je vous prie d’agréer, Monsieur le Président de la République, l’expression de toute ma gratitude et de ma très haute considération.

Des bulles à grande vitesse

Reading Time: 5 minutesTiens, le jeune couple d’asiatiques est encore de retour ce matin.

Qui sont-ils ou pourquoi sont-ils depuis une semaine au bar hors service de ce TGV vers Bruxelles Midi de 7h20 ? Difficile de le savoir : ils ne parlent pas français et restent plongés dans la bulle de leur conversation, grignotant avec une certaine ferveur gourmande des croissants industriels achetés en Gare de Lille Europe.

Si je suis le premier ce matin à m’être installé au bar, à me questionner sur ces nouveaux venus, je suis rejoint quelques minutes plus tard par les « habitués », les « abonnés », les « navetteurs » comme ils se sont surnommés par ce néologisme belge. Nous sommes 300 à faire le trajet dans le sens Lille-Bruxelles tandis que 200 de nos confrères font le trajet dans l’autre sens. Certains depuis plus de 10 ans.

Cela fait plus d’un an aujourd’hui que j’ai choisi de travailler à Bruxelles, un an que je fais des aller-retour quotidiens. Sur le papier, l’idée ne me déplaisait pas, au contraire. N’avions-nous pas quitté Paris et choisi justement Lille pour sa proximité des capitales française, britannique et belge ? Bénéficier de la douceur de vivre du Nord tout en s’ouvrant des possibilités professionnelles à l’international ? De plus, la durée du trajet n’excéderait pas une heure, porte à porte, ce qui resterait toujours plus court que la plupart de mes trajets parisiens. J’avais, au moment de signer mon contrat de travail, une confiance certaine dans la qualité des dessertes françaises, et à première vue, le service public belge ne me donnait pas de raison de douter de lui.

Un an plus tard, je me dois de tirer d’autres conclusions : prendre le train tous les matins et tous les soirs sur cette ligne, cela peut relever de l’exploit. En terme d’organisation, comme en terme de nerfs.

Pour un nouveau navetteur Bruxello-Lillois, cela commence par comprendre le fonctionnement de la ligne. Trois marques se partagent les horaires disponibles : TGV, Thalys et Eurostar. Même si la SNCF est actionnaire (majoritairement souvent) des trois opérateurs, leurs objectifs de rentabilité font mauvais ménage avec la notion de service public. Alors, oui, il existe un abonnement qui permet d’accéder à tous les trains (ouf), mais des quotas limitent le nombre de places disponibles aux abonnés. Bien évidemment, qui dit “Trains à Grande Vitesse” dit “réservation obligatoire”. Et là survient le premier exercice en zenitude auquel nous devons nous adonner, car ces fameuses réservations ne peuvent se faire… qu’aux guichets ! Pas question de passer par une application ou par les sites des marques, non, vous ferez la queue tous les jours, mon brave monsieur. Ou alors vous remplirez un A4 pour commander vos billets à l’avance pour le mois… sauf si vous prenez l’Eurostar, parce que là, “on ne peut rien vous réserver au-delà de la semaine, parce que vous comprenez, avec leur nouveau système de réservation, cela nous prend trop de temps et y a des gens qui attendent et qui payent plein pot, eux.”

Imaginez-vous donc que si, comme moi, il vous est compliqué de réserver vos trajets des semaines à l’avance, vous allez devoir passer faire un petit coucou tous les matins aux guichetiers, au demeurant tous fort sympathiques, surtout à l’heure où blanchit la campagne, pour pouvoir récupérer votre réservation et peut-être la place assise qui va avec — oui, si vous vous y prenez le matin même, vous avez de fortes probabilités de n’avoir qu’une résa et la chance de voyager debout. Ou sur un strapontin entre deux voitures. Personnellement, je préfère rester debout au bar, qui n’est pas ouvert à 7h20, mais qui réunit tout de même une petite douzaine de ces navetteurs.

Assez rapidement, vous apprenez à les reconnaître, ces compagnons de voyage à grande vitesse. Dès le premier départ de Lille en retard, le premier trajet fait en 55 minutes au lieu de 35, vous nouez, dans votre infortune, des liens avec eux. DIeu sait si les occasions d’échanger sur nos problématiques quotidiennes sont nombreuses !

Un conducteur qui se pointe avec une heure de retard, en taxi depuis Bruxelles. Un TGV pour lequel quelqu’un, quelque part dans un bureau, a oublié de prévoir un chef de bord et qui reste immobile en gare, sans que personne ne sache pourquoi parce que, figurez-vous, la seule personne autorisée à faire des annonces à bord est bien évidemment… le chef de bord. Des rames qui ne démarrent pas, ou pire qui ne pourront pas freiner et qu’on préfère ne pas lancer, encore heureux. Et puis des dizaines de minutes d’attente, tous les quatre matins, à cinquante mètres de l’arrivée parce que, avouons-le, la gestion du traffic en gare de Bruxelles Midi semble être gérée par un enfant de dix ans — pour preuve, les mots que j’entends le plus en flamand tous les jours sont : “Spor Verandering” qui veulent dire “Changement de quai” !

Au bout de quelques semaines à se croiser au bar, on se salue sur le quai, on se sourit quand on fait la queue au contrôle de sécurité obligatoire que nous inflige Eurostar, on compatit quand on tente désespérément de changer une réservation en dernière minute, on se remonte le moral autour d’un apéritif bien mérité dans le 19h07 parce qu’on s’est levé quatorze heures plus tôt et qu’avouons-le, cela fait de longues journées.

Le sujet de ce matin, en voiture bar, c’est la grève « en perles » annoncée pour avril qui inquiète le petit comite : rendez-vous compte ! Deux jours de grève par semaine entre avril et juin, et jamais les mêmes ! Si certains d’entre nous peuvent jongler avec le télétravail, c’est plus compliqué pour d’autres. Rapidement, la discussion oscille entre le sport, qu’on a peu le temps de pratiquer, les enfants qu’il deviendra difficile de gérer si Thalys annule comme prévu son train de 17h17, poussant la majorité d’entre nous à rentrer sur Lille avec le dernier train, celui du 19h17, qu’il ne faudra absolument pas rater, sous peine de rester coincé en Belgique, ou de se taper 1h45 en Intercités…

Heureusement, les discussions ne tournent pas uniquement autour de nos “problèmes de bobos” . Il est vrai que certains nous considèrent comme des nantis, des gens forcément bien payés avec des postes haut placés. Mais ce serait forcément réducteur ! Car il y a de tout, dans mes camarades : bien sûr, on trouve des fonctionnaires européens, des “tronches” de haut vol entre les mains desquels passent les règlements qui régissent de plus en plus nos vies au quotidien. Mais il y aussi Damien*, qui gère une pépinière de startups ; le jeune Florian, qui fabrique des effets spéciaux pour des films hollywoodiens et des séries télé, de celles qu’on se binge-watch sur Netflix ; Amélia, une quadra au parcours incroyable qui la mené d’un atelier de couture en Bulgarie à la gestion d”une équipe de Business Intelligence dans une Banque ; Matthieu, chef de projet digital qui fraye aussi dans la politique locale ; Justine, qui a fait de sa passion pour les livres son métier en travaillant pour un éditeur de bandes dessinées ; Irina, traductrice, dévoreuse elle aussi de romans, tout comme Charlotte qui travaille, elle, dans la mode ; Bertrand, avocat investi dans le caritatif ; une tripotée aussi de geeks qui bossent comme moi pour des grands sites…

Un an après avoir débuté ces aller-retour, je fais face, certes, à certains inconvénients liés aux transports en commun. Avec les retards qui s’accumulent, l’annulation programmée des Thalys et un accès restreint aux Eurostar, dont la desserte de Lille peut à tout moment s’arrêter, concilier vie professionnelle et vie familiale pourrait s’avérer de plus en plus difficile et les avantages que nous avions trouvés à nous installer sur Lille pourraient disparaître.

Cependant, pour rien au monde je ne reviendrais sur ma décision de “navetter” tous les jours. Oui, les opérateurs nous voient comme une nuisance. Oui, les journées sont longues, les trajets parfois chaotiques, souvent plus longs que prévus. Mais il arrive bien des matins ou des soirs où l’on se rend compte à contre-cœur qu’on est déjà arrivé à destination, qu’on aurait bien aimé poursuivre la conversation, creuser un peu la relation, partager encore un peu le plaisir de cette parenthèse suspendue entre maison et boulot, entre famille et collègues, cette bulle de connivence à grande vitesse. Ce n’est pas grave au final ; on se reverra ce soir autour de chips aux poix chiches et d’une bière locale, ou demain matin, les yeux bouffis, mais content de se réveiller ensemble.

(*)Les prénoms ont été changés pour garantir l’anonymat.

Dites, vous voulez bien me servir de psy ?

Reading Time: 5 minutesBonjour vous. Je vous écris depuis le TGV de 7h32 qui m’emmène presque tous les matins de Lille vers Bruxelles. Pour une fois, je suis assis à la place qui m’est réservée, et pour une fois, en cette fin juillet, je n’ai personne assis à côté de moi. J’en profite donc pour mettre de côté mes travaux artistiques (j’occupe habituellement ces deux demi-heures de train aller/retour à travailler sur plusieurs projets cinématographiques et littéraires) pour me complaire dans un exercice plus… personnel. Histoire de planter un peu plus le décor, il fait un temps pourri ce matin, du genre 12°C, un ciel gris plombé et bas, une pluie froide de celles qui me dépriment d’habitude en février. Une excellente opportunité, donc, pour se regarder le nombril.

Dans quelques jours, je vais passer le cap des quarante-sept ans. Je sais, je ne les fais pas (merci Photoshop, les filtres Instagram et les kilos en trop). Je vais donc me retrouver un mardi matin à contempler les trois ans, soit mille quatre-vingt quinze jours, qui me sépareront de la barrière fatidique des cinquante balais. Je ne vous cacherai pas que j’ai des sentiments fort mitigés sur ce moment.
Je n’ai pas fêté mes quarante ans, pas forcément par choix, mais plus par circonstance : je venais de faire un joli petit « reset » sur l’ensemble de ma vie en quittant le mec avec qui je vivais et la Normandie natale qui m’avait accueilli pour une parenthèse champêtro-pluvieuse de cinq ans. Après avoir vendu la maison que Jean-Pierre Foucault m’avait permis d’acquérir, j’avais déboulé sur Paris une main devant, une main derrière, comme disait feu ma grand-mère paternelle, c’est-à-dire sans boulot, sans appartement, célibataire, évidemment, mais heureusement avec une poignée d’amis sur place. La tradition familiale voudrait qu’on ne célêbre uniquement que les « 0 » et les »5″. L’idée de réunir toute la smala et de devoir passer une journée entière à contempler l’étendue désertique qu’était ma vie à l’époque ne me réjouissait guère. Du coup, j’ai fait semblant de rien et c’est passé comme une lettre à la Poste — pas comme un recommandé ou un Colissimo, parce qu’avec ceux-là, par expérience, rien ne se passe jamais comme prévu. A croire que les mecs font exprès de faire comme si tu étais pas là le jour de la livraison de ta PS4 alors que tu as posé un RTT exprès pour ça… Bref, pas de grosse fiesta pour les quarante berges.

Et les quarante-cinq, me direz-vous ? Ah ben pareil ! Encore un joli tour de passe-passe. Nous venions de nous prendre une jolie déconvenue immobilière et ma grand-mère maternelle venait de nous quitter. Nous n’avions pas vraiment la tête à fêter nos anniversaires respectifs, avec mon cher et tendre.

Je ne sais pas si c’est le fait de ne pas avoir marqué le coup aux 40 ni aux 45, mais l’idée d’arriver à grands pas aux 47 me file donc ce matin le bourdon, voire me stresse un tantinet. Pas au point d’être victime de coliques néfretiques, d’insomnies chroniques ou de problèmes érectiles (si si, dans le magazine « Notre Temps », ils disent que ce sont tous des problèmes qui m’attendent bientôt !), mais ça me turlupine. Et comme je n’ai toujours pas trouvé de psy avec qui déverser mes angoisses autour d’une 50cl de Rince-Cochon, je me sers de vous comme réceptacle. Merci bien, ne changez rien, vous êtes parfaits.

Donc ma question existentielle du jour : vivez-vous le même paradoxe que moi ?

Visualisez-vous la fin de semaine dès le lundi matin ? Attendez-vous pas l’été dès le mois de janvier ? La prime de fin d’année dès le passage fatidique des impôts ? Ne rêvez-vous pas du soir dès votre première interminable réunion du matin ? Bref, ne vous projetez-vous pas, comme moi, toujours vers l’avant ?
C’est un peu comme si nous étions coincés en pré-adolescence, ce moment où nous avons compris qu’il nous faudrait attendre pour vivre comme bon nous semblerait. Qu’il fallait passer par une phase de « bof » pour enfin profiter d’un court moment de « bien ». Que cela viendrait « plus tard ».
On finit par se dire que c’est normal d’attendre ce « plus tard » où la vie est un chouya mieux. D’ailleurs, elle l’est : qu’il se passe en jogging devant Game of Thrones ou en vadrouille avec les potes, en tête à tête devant des petits plats ou en excursion en Italie, le week-end tient toujours plus ou moins ses promesses. Même avec des gosses qui hurlent, cela reste toujours plus ou moins « mieux » que le reste de la semaine et on l’attend avec une impatience non dissimulée, ce « plus tard », dans une sorte de communion quasi religieuse.

Le problème, c’est que ce « plus tard » nous donne la sensation que nous avons le temps.
Ne vous dites-vous pas que vous appèlerez cet ami un autre soir, parce que là, franchement, vous êtes trop crevé-e ? Que vous vous mettrez au sport demain ou la semaine prochaine ? Que vous chercherez un autre boulot quand vous aurez acheté une maison ? Ou que vous déménagerez quand vous aurez changé de boulot ? Que vous le quitterez quand les enfants seront grands ? Qu’on fera cette petite fête entre potes quand on arrivera à se caler une date ?
Seulement voilà, il arrive un moment où vous commencez à regarder derrière, à mesurer ce fameux temps passé, à vous dire que cela fait un an qu’on ne s’est pas vus, que cela fait six mois que vous vouliez partir, que les gosses ont déjà douze ans, que le boss vous pressurise depuis maintenant trois ans. Déjà ?
J’entends ceux qui diront que prendre son temps avant de décider quelque chose, c’est important. Je ne dirais pas le contraire.

Mais ce n’est pas le sujet de cet épanchement bloguesque.
Non, ce qui me taraude en ce lundi matin, c’est ce fameux paradoxe, cette impression que ma vie s’écoule trop rapidement et trop lentement à la fois. Que rien n’est jamais là assez tôt, mais que tout est passé trop vite. Voyez ce que je veux dire ?
Je ne pense pas que ce soit le fameux Démon de midi, non. Je te rassure, cher et tendre époux, je n’ai pas l’intention de choisir un modèle plus jeune et plus musclé que toi, de partir en Tesla trouver l’amour et le sens de la vie en Californie, dans une maison bleue accrochée à la colline, à deux pas de chez Tim Cook ou Elon Musk.
Rien de tout ça. Je me demande juste si je ne suis pas en train de passer à côte de certains moments, des trucs simples, juste parce que je me demande encore ce que je serais quand je serais grand. Comme s’il fallait « arriver » quelque part, mais que je n’avais pas vraiment pas eu le temps de regarder le paysage.

Vous voyez ce que je veux dire ?

Du coup (c’est vraiment devenu un tic de langage, cette expression !), du coup, disais-je, vu qu’à compter du 8 août, je vais disposer de 1095 jours à contempler, je me disais que vous, oui vous, vous auriez quelques trucs et astuces, quelques « Life Tips » à me balancer pour pouvoir en profiter, de chacun de ces jours. Histoire que j’ai de quoi me réjouir avant de passer du côté obscur de la Force, avant d’atterrir en terre inconnue, celle où règnent incontinence, monte-escaliers Stana, aides auditives et autres croisières avec Hervé Villard… avant d’esquiver la grosse fiesta des 50 ans, quoi.

Allez-y, balancez vos idées dans le commentaires ! Et vous me direz combien je vous dois, docteur.

 

 

J’ai des bouffées

Reading Time: 4 minutesJ’ai pour habitude de dire qu’il n’y a que deux choses qui m’énervent : l’injustice et la mauvaise foi. (J’en d’ailleurs déjà fait un précédent article.)

Avouons-le cependant : ce genre de phrase relève plus du marketing / personal branding que de la vérité. Car en réalité, qui me connaît un tantinet sait que pour obtenir une liste plus ou moins exhaustive de ce qui peut m’énerver, il faudrait ajouter :

  • Les gens qui mangent la bouche ouverte.
  • Les gens qui font du bruit en mangeant, tout court.
  • L’incompétence en général.
  • Les femmes qui me balancent régulièrement des coups avec leur sac à main alors que je suis paisiblement assis devant une salade César dans un restaurant.
  • Une journaliste de France 2 qui a une voix insupportable et un débit tellement caricatural que tu te dis qu’elle a appris à faire ses voix off en décortiquant les reportages de Groland.
  • La fille qui vient te voir en minaudant pour obtenir un truc, mais qui porte haut le drapeau du féminisme à l’heure du dej.
  • Les conversations qu’ont les passagers d’un train sur le téléphone portable alors que le monsieur vient juste de demander aux passagers de bouger leurs miches et de passer leurs appels entre les wagons.
  • Tant qu’on est sur le sujet des trains, les sympathiques personnes qui t’ont piqué ta place réservée pour être « ensemble » et qui t’envoient d’un sourire bien culpabilisant t’installer à l’autre bout du TGV sur leur place à eux. (Je vous jure que ça m’arrive un matin sur deux).
  • Les passagers d’un vol qui se précipitent pour embarquer alors que les gars, on a tous une place à bord. C’est pas comme si on allait te piquer ton merveilleux siège stratégiquement situé au milieu d’une rangée de trois, à 20cm des toilettes.
  • En parlant de toilettes, les traces de pneus dans celles des mecs, au bureau, alors que le mur est tapissé d’instructions plus ou moins humoristiques sur l’usage de la brosse. Les mecs sont des génies de l’informatique, mais pour ce qui est d’utiliser une putain de brosse…
  • Pire, les mecs qui déboulent systématiquement à ton étage pour aller discrètement faire le (gros) bazar et pourrir l’atmosphère pendant vingt minutes.
  • Tiens aussi le mec qui vient s’installer à l’urinoir juste à côté du tien alors qu’il y en a douze de libre.
  • Les gens qui se pointent en retard en réunion et qui t’obligent à refaire le résumé des épisodes précédents. Et qui repartent avant la fin, parce que, tu comprends, eux ils ont du boulot.
  • Le mec qui a toujours raison, mais qui, en vrai, à totalement raison mais tu ne peux pas lui dire parce que c’est ton ego qui en prendrait un coup.
  • Le mec qui a toujours raison, mais qui, en vrai, à tellement tort mais tu ne peux pas lui dire parce que c’est lui qui signe ton chèque à la fin du mois. Ou au début, selon sa trésorerie. Ou même carrément plus tard, quand il y pense.
  • Le mec qui doit prendre une décision, avec qui tu entames une discussion et du bureau duquel tu ressors une heure et demie plus tard sans avoir la moindre idée de pourquoi tu étais allé le voir.
  • Le mec qui a toujours besoin d’un bouc émissaire, sinon il sait pas faire. Ou sinon il serait obligé de se rendre compte que c’est lui qui fait de la merde…

Je m’arrête là parce que si je continue, j’aurai pas assez de batterie sur mon portable. Et puis je finirais par passer pour un vrai connard et contrairement à un de mes amis qui le revendique haut et fort, je ne suis pas encore prêt à faire mon coming out de connard patenté.

Bon, les deux premiers éléments de cette liste, le truc sur les gens qui bouffent la bouche ouverte, je n’y peux pas grand chose. Il paraît que c’est une maladie dont peu de gens souffrent et que seule une université belge a choisi d’étudier : la misophonie. C’est une réaction épidermique, physique et psychologique aux sons de mastication et autres manifestations corporelles. Je vous assure, c’est un vrai calvaire. Un mec qui bouffe des chips ou se gave de popcorn à moins de cinq mètres et j’ai des envies de meurtre couplée avec une irrépressible envie de lui déverser ma salade César sur ses mocassins à glands.

Pour le reste, rien de bien méchant pour la plupart, quelques petites frictions tout au plus, un léger agacement.

Sauf, si je suis honnête, sauf les quelques derniers points qui sont loin d’être anodins. Et ce sont eux qui m’ont d’ailleurs poussés à faire encore appel à vous pour une petite séance de psychanalyse digitale à moindre coût. Parce que figurez-vous que ce matin, à l’heure où blanchit la campagne, alors que je promenais mon teckel à poils durs, je fus pris d’une bouffée de colère. Des vieux relents de situations et conversations passées au boulot, des discussions avec des potes sur leurs vies professionnelles et les impasses dans lesquels certains se trouvent, un mélange de tout en tas de trucs confus qui ont fait remonter les visages de gens, dont un en particulier, contre qui, à mon corps défendant, je conserve une véritable colère. De celles qui mijotent dans le coin des trucs pas résolus, de bonnes vieilles braises qui ne veulent pas s’éteindre. De celles qui donnent envie de se retrouver face à face avec la personne et de lui vomir à la gueule tout ce qui t’a empêché de dormir et qui t’a fait te retrouver à fixer le plafond à quatre du matin.

Rassurez-vous, ce n’est qu’une bouffée passagère. Je ne pense pas que je passerais un jour à l’acte. J’ai bien trop peur du karma ! Et j’ai bien trop peur aussi que quelqu’un se décide un jour de faire de même avec moi et je risque de pas savoir gérer. Je l’ai dit plus haut : je ne suis pas prêt à assumer tout seul mon côté connard. Alors de le prendre en pleine face de la part d’une tierce personne, encore moins…

On me dit dans l’oreillette qu’il faut que je lâche prise.

Ouais, ok, j’en suis conscient et j’ai sciemment tourné la page. Mais il semblerait que mon subconscient, ce chafouin, ait décidé de s’accrocher. Donc si vous aviez des trucs et astuces pour se débarrasser une bonne fois pour toute de ces bouffées de colère m, je vous en serais éternellement reconnaissant. Surtout que vu les années qui passent, je crois savoir qu’il y a celles de l’andropause qui m’attendent, de bouffées.

Et merde…

 

 

Appelez-moi « Mary » !

Reading Time: 3 minutesHier, j’ai encore une fois dit « Au revoir ». Et ce ne fut pas une mince affaire, permettez-moi de le dire. Je n’ai pas joué les fontaines, mais pas loin. Que voulez-vous, je suis un véritable cœur d’artichaut. Pourtant, j’en ai vécu des séparations amoureuses, amicales, professionnelles ! J’ai d’ailleurs toujours l’impression d’avoir laissé une (petite)(moyenne)(grosse) partie de moi de l’autre côté de l’Atlantique… Ailleurs, aussi. Donc, non, ce ne fut pas, cette fois encore, chose simple.
Non pas que je ne l’aie pas décidé, cette séparation : elle reste indéniablement la conséquence d’un choix personnel. Celui de ne pas me perdre, de rester fidèle à des valeurs qui me sont devenues, avec l’âge, non-négociables : l’échange (même s’il peut s’avérer musclé, tant qu’il reste constructif), la collaboration, l’amélioration continue, le soutien, l’équité, l’esprit de groupe et une certaine exigence.
Je ne m’étendrai pas ici sur les raisons, les circonstances, les situations. Elles n’ont, au final, aucun intérêt. De plus, j’ai appris un truc vachement bien la semaine dernière, grâce à une rencontre avec une professeur d’arts martiaux : le lâcher-prise. Ne pas garder de ressentiments, ne pas être revanchard.
De toute façon, je suis autant partie prenante que n’importe qui dans tout ce qui s’est passé sur ces derniers mois. Je ne suis pas exempt de défauts, je le sais. Personne ne l’est. Je peux être froid, impatient, moqueur, cinglant parfois. Je peux m’énerver, monter dans les tours quand je trouve une situation injuste, ne plus savoir prendre du recul et tomber dans une spirale de négativisme qui a tout du cercle vicieux.
Heureusement pour moi, je suis bien entouré ! J’ai des garde-fous, mon cher et tendre, pour commencer, et puis un sacré groupe d’amis, ou un groupe de sacrés amis, comme vous préférez. Chacun d’entre eux a vu avant moi qu’il fallait que je mette un terme à ce qui ne me faisait pas que du bien et tous me l’ont fait remarquer. Je l’ai entendu, compris.
Mais il y avait un hic.
Quitter la société qui m’employait équivalait à faire une croix sur un quotidien, des habitudes, des moments partagés avec une petite troupe de jeunes gens aux caractères tous différents mais tous nourris par la même volonté de faire les choses bien et avec passion. Des gens curieux de tout, talentueux, des experts, mais aussi de grands enfants fans de babyfoot, de batailles de Nerfs (des pistolets lanceurs de projectiles en mousse), de Chokobons et de raclette. Un groupe auquel j’appartenais et dans lequel j’avais ma place, mon utilité, jouant un peu les entremetteurs, les chefs de gare, les maîtres Jedi. Ces jeunes gens m’apportaient tous quelque chose de différent, chaque relation était unique dans ce qu’elle m’apprenait.
Alors, je l’avoue, j’ai traîné un peu des pieds, j’ai repoussé le moment de prendre la fâcheuse décision le plus longtemps possible, peu enclin à lâcher cette fine équipe.
J’ai fini par passer le cap, évidemment. Et j’ai fini par dire au revoir, un nœud aux tripes, comme prévu.
Mais vous savez ce qui a adoucit un peu la transition ? Un déjeuner avec Sophie, une femme remarquable porteuse d’un projet innovant, une de ces rencontres magiques que je mets sur le compte de la synchronicité. Nous nous connaissons peu, cette charmante dame et moi, mais nous nous entendons bien et avons beaucoup en commun. Elle m’a rapidement cerné et a mesuré l’impact que ce départ à venir aurait sur moi.
– Tu sais qu’elle est ta force ? m’a-t-elle demandé. Tu sais accompagner les gens. Tu les vois, tu les mets en valeur et tu les aides à se révéler.
– Ouais, pas tout le temps, riais-je. Je suis très dur des fois !
– J’imagine, sourit Sophie en retour. Mais c’est comme ça que je te vois. Et c’est comme ça que tu m’as aidée. Un peu comme Joséphine Ange-Gardien. Ou Mary Poppins !
Ça m’a fait rire, bien sûr. Je ne suis pas sûr de mériter la comparaison.
Mais hier soir, en quittant les lieux, en disant au revoir à chacun des gens de ma désormais ancienne équipe, je me suis souvenu des paroles de Sophie et je me suis pris au jeu. Et j’étais fier d’eux. Confiant, aussi ; ils s’en sortiraient très bien sans moi.
Mais surtout heureux de savoir que, contrairement aux nannies version TF1 ou version anglaise, je ne serai pas sans recroiser leur chemin !